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Regard Humanitaire

Regard Humanitaire

Action humanitaire - Population vulnérable - Impact durable

L'éducation de la jeune fille dans un contexte culturel et humanitaire précaire. Récits d'une projetée experte !

J’ai été assistante de projets Education d’urgence des mineurs centrafricains d'un camp de réfugiés. Depuis 2011 avec le début de la crise centrafricaine, un flot de demandeurs d’asile s’est retrouvé à la frontière entre le Cameroun et la République Centrafricaine. Une population vulnérable constituée de plusieurs hommes et femmes ; mais aussi de beaucoup d’enfants, parmi lesquels les filles sont en majorité.

Beaucoup d’entre elles n’ont pas eu accès à l’éducation depuis déjà cinq ans quand les conflits ont débuté dans leur pays. Encore plus, ces enfants nous relatent que même dans leur pays d’origine, ils étaient plus portés vers l’agriculture par fautes de moyens.

Le challenge auquel je fais face au jour le jour  avec mon équipe est relatif aux barrières de langue, mais aussi de cultures qui ne donnent pas toujours des droits de parole à la femme devant des hommes, ni l’accès à l’éducation pour des jeunes filles. La population avec laquelle nous avons travaillé était en majorité musulmane, avec un faible taux de chrétiens et animistes.

En amont, il a fallu au préalable planifier les activités, demander l’accord des parents ou tuteurs des enfants afin qu’ils aient accès au suivi éducatif, en fonction du contexte culturel dans lequel je me suis trouvée. De cette démarche, il s’est avéré que les parents avaient plus tendance à laisser les enfants de sexe masculin aller à l’école ou suivre des cours particuliers. Lorsque nous nous renseignions pour savoir pourquoi les filles ne pouvaient pas aussi y participer, ils nous faisaient comprendre qu’elles seraient mieux utiles pour des taches ménagères.

Ce mode d’éducation choisie nous laisse percevoir une fragilisation de l’éducation des enfants ; notamment des filles. Notre mission consistera à parler des moyens mis en place pour intégrer ou insérer les jeunes filles centrafricaines au processus d’éducation mis en place dans le camp. Ce sera donc l’occasion de présenter en une première partie le processus d’éducation d’urgence en faveur des enfants dans les camps  et en une seconde, les mesures employées pour promouvoir l’éducation chez la jeune fille réfugiée.

 

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L’éducation[1] est un droit pour les enfants. Elle permet d’accéder à d’autres droits fondamentaux ; par conséquent, elle doit donc être assurée même en situation de crise ou d’urgence. L’éducation dans un contexte de crise n’apporte pas seulement des compétences, des savoirs- être et des savoir- vivre à l’enfant, mais, elle lui fournit aussi une protection physique, psychosociale et cognitive qui peut à la fois aider à vivre et à sauver des vies. L’éducation primaire pour tous, filles et garçons, est apparu en second, parmi les fameux huit Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et apparaît en quatrième parmi les Objectifs du Développement Durable (ODD).

En effet, l’éducation d’urgence a plusieurs impacts positifs tant dans l’immédiat que dans le cadre d’une action humanitaire complète. Premièrement, elle fournit une protection physique, psycho-sociale et cognitive qui peut aider l’enfant à vivre et contribuer à sauver des vies[2]. L’éducation procure également des informations vitales qui aident à  renforcer les compétences de base à la survie et les stratégies d'adaptation au nouvel environnement. De plus, l'éducation donne un sentiment de bien-être à l'enfant et lui permet de rétablir un certain espoir pour son avenir à travers l'échelle scolaire.

Les jeunes filles centrafricaines vivant dans des camps de réfugiés présentent une double précarité ; notamment au regard du système patriarcal qui détermine la culture africaine et qui positionne la femme en second plan ; mais aussi au regard de l’accès à l’éducation qui s’avère être difficile pour elle au regard de la situation de pauvreté dans laquelle elles vivent avec leurs parents.

Agées de 5 à 18 ans, la majorité de ces jeunes n’ont pas d’accès à l’éducation car leurs familles et elles vivent dans des situations de précarités causées par leur déplacement forcé suite au conflit centrafricain. Elles vivent aussi dans un contexte culturel qui ne favorise pas leur insertion scolaire. Leurs parents ancrés dans une religion ou dans des règles coutumières, ne facilitent pas leurs admissions en classe. Pourtant l'éducation permet aux enfants bien de sexe féminin que masculin de recevoir un support psychologique afin de guérir des traumatismes qui résultent des situations de crise qu’ils ont vécu.

Inversement, les jeunes à qui l'on a refusé l'accès à l'éducation restent souvent inoccupés et constituent un terreau de recrutement idéal pour les milices et autres groupes armés, ou même à des actes sexuels menant à des grossesses indésirées à leur jeune âge. Sur le long terme, une éducation de qualité remplit des fonctions substantielles au-delà de l’apprentissage car elle participe à la stabilité sociale, politique et économique des pays.

L’éducation offre aux enfants la perspective d’un futur positif et elle leur permet d’éviter de tomber dans une dépression qui les brise ou encore de chercher à exprimer leurs sentiments de frustration par des actions de violence. Elle est aussi un outil puissant pour véhiculer les principes du respect mutuel, de la tolérance et de l'esprit critique. Elle permet d’apprendre à s’épanouir dans une société multiculturelle et à être capable de vivre en paix avec les populations autochtones de la région où le camp a été placé.

Cette discrimination au bas âge crée chez les enfants un sentiment de supériorité pour le garçon envers la fille ; et d’infériorité du côté de la fille. Elle apprend très tôt que le garçon a plus de privilèges qu’elle et son devoir premier est d’affiner ses atouts ménagers pour s’occuper de son foyer demain. Ce constant, criard dans la plupart des sociétés africaines, met à mal l’égalité sociale, politique, civique entre les hommes et les femmes que promeut le féminisme[3].

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Pour remédier à ce phénomène de précarité éducatif,  nous avons mis sur pied des phases d’enquête et de sensibilisation des parents, tuteurs légaux et jeunes à la nécessité d’une bonne éducation chez les enfants qu’ils soient de sexe masculin ou féminin. Cette mesure tire ses prémices de l’approche intégrée de la dimension de genre qui a pour ambition de renforcer l’égalité des femmes et des hommes dans la société, en intégrant la dimension de genre dans le contenu des politiques publiques.[4] Il est tant vrai que dans cette mission, nous n’avions pas pour objectif d’atteindre les politiques publiques, mais booster un changement de conscience auprès des communautés des réfugiés centrafricains pour l’accès à l’éducation de leurs enfants.

La phase d’enquête consistait à effectuer auprès des parents et des enfants des entretiens pour déterminer leurs ressentis par rapport à l’éducation et ses avantages. Il était question de remplir sur un formulaire, les réponses données par les parents et les enfants. Les formulaires étaient spécifiques aux parents et aux enfants, afin de mieux comparer leurs points de vue.

En tant que femme, responsable d’une équipe avec une prépondérance d’hommes que de femmes, vivant dans un contexte culturel qui ne favorise pas véritablement l’expression des femmes, j’ai mené deux combats ; celui de faire entendre et respecter mes décisions ; mais aussi celui de  promouvoir une approche d’intégration des jeunes filles au système éducatif.

A la fin de cette étape, il est ressorti de l’enquête effectuée que les parents de sexe masculin défendaient leur refus d’envoyer leurs filles à l’école, par le fait qu’une femme éduquée est une femme insolente auprès de son mari. D’aucuns craignaient des risques de viol sur leurs filles par les populations indigènes du village. Et pour d’autres, leurs filles avaient une place plus importante à la cuisine et dans les champs que dans une salle de classe ou alors à l’école coranique donnée par des marabouts présents dans le camp.

Les femmes à leur tour, étant entretenues séparément trouvaient qu’il était important que leurs filles aillent à l’école, étant donné qu’elles devaient bénéficier d’une bourse de l’ONG. Elles trouvaient par ailleurs, qu’elles n’avaient pas eu cette opportunité et voulaient un meilleur avenir pour leurs filles ; mais selon leurs traditions, tout dépendait de l’accord de leurs maris. Des entretiens ont aussi été faits avec les enfants avec l’accord de leurs parents. Elles toutes désiraient aller à l’école pour devenir de futurs responsables dans leurs pays. Un faible taux de jeunes filles préféraient ne pas aller à l’école car elles se sentaient à l’aise dans leurs activités ménagères.

Ces phases d’enquête ont relevé des formes de domination et discrimination choisie des femmes et des filles dans la communauté centrafricaine du camp Minawao. Kimberlé Crenshaw a utilisé la notion d’intersectionnalité[5] pour désigner cette situation où des personnes se retrouvent sous forme de domination ou discrimination du fait de leur sexe. Les parents surtout de sexe masculin exercent une certaine pression sur leurs filles afin qu’elles se concentrent à être de bonnes femmes  à travers la bonne exécution des tâches ménagères

Pour y remédier et inclure la majorité des filles centrafricaines dans le processus éducatif mis en place par l’ONG, mon équipe et moi avons procédé à une déconstruction de ces construits sociaux au travers des campagnes de sensibilisation et d’information sur la nécessité d’éduquer les enfants qu’ils soient des garçons ou des filles. Ces campagnes ont consisté à présenter les bienfaits de l’éducation chez la jeune fille ; notamment en faisant des réunions hebdomadaires avec les parents pour leur présenter le programme éducatif, la portée pour leurs enfants en terme de bien-être social, succès professionnel et civique. Nous avions travaillé en collaboration avec le président des réfugiés centrafricains, les autorités religieuses au sein du camp (imams, pasteurs) et toutes autres personnes influentes qui pourraient favoriser la prise en compte des jeunes filles dans l’éducation.

Ce travail participatif entre les autorités du camp, nous ont permis de créer un réel impact sur le changement de mentalité chez les parents qui pour la majorité ont donné leur accord favorable. Cette campagne a duré un mois.

En moyenne, 65% des filles ont pu avoir accès à une éducation scolaire en tenant compte de leurs parcours précédent, de leur maîtrise de la langue française ou anglaise ; deux langues officielles du Cameroun. Pour celles qui ne parlaient pas les deux langues, nous avions mis sur pied un programme d’apprentissage de la langue française.

Malgré ce succès, 35% des filles en âge d’aller à l’école ne suivaient pas un parcours scolaire, du fait du refus de leurs parents ; ou encore de leur appartenance à des écoles coraniques qui sont considérées par la partie musulmane comme l’enseignement nécessaire qu’il faut pour leurs enfants.

 

Cette mission m’a permis de comprendre que dans certaines régions de nos jours, plusieurs jeunes filles au détriment des garçons, se voient refuser l’accès à l’école par leurs parents, qui en fonction de leurs cultures ou religions leur donnent une éducation qui restreint l’accès à l’éducation moderne. Par ailleurs, la peur des parents pousse ceux-ci à garder leurs filles à la maison, en raison du nouvel environnement dans lequel ils se trouvent, mais aussi à cause du traumatisme du conflit qui ne les encourage pas à laisser les enfants sortir du camp. Pourtant, l’éducation est essentielle pour tous les enfants et particulièrement cruciale pour ce taux élevé de jeunes filles et garçons affectés par les conflits.

Toutefois, des campagnes de lutte contre l’exclusion des filles et femmes au droit à l’éducation devraient être accentuées dans ces zones où l’éducation de la jeune fille reste encore un tabou. Malgré l’intensification des conflits, les ONG devraient continuer d’effectuer le suivi de leur éducation en s’assurer de l’égalité d’accès pour tous. Comme le disait Nelson Mandela, « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ».

 

Paule Djapou


[1] Selon l’UNESCO, l’éducation est un ensemble de programmes visant à répondre aux besoins éducatifs des enfants. http://www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/ED/pdf/gmr2011-glossary-fr.pdf , consulté le 15/01/2017

[2] CIPADH, « L’éduction en situation d’urgence », 2015, CIPADH

[3] Selon Zaidman Claude, le féminisme est un courant d’idées et luttes concernant les droits des femmes. Elle le définit aussi comme un mouvement social et politique pour l’émancipation des femmes, un corpus de différentes théories. In Claude Zaidman, « Le féminisme », 2007, les Cahiers du CEDREF. Composé de trois principales vagues, le féminisme a évolué de  l’égalité civile, politique et juridique entre hommes et femmes (1ère vague 1930) ; pour le droit de la femme sur son corps (droit à l’avortement, au divorce et aux mesures contraceptives (2ème vague 1960) et enfin pour le concept d’intersectionnalité (années 90 à nos jours).

[4] Selon le Groupe de spécialistes pour une approche intégrée de l’égalité (EG-S-MS) du Conseil de l’Europe, le gender mainstreaming est : « la (ré)organisation, l’amélioration, l’évolution et l’évaluation des processus de prise de décision, aux fins d’incorporer la perspective de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines et à tous les niveaux, par les acteurs généralement impliqués dans la mise en place des politiques ». Institut pour l’égalité des femmes et des hommes,

http://igvm-iefh.belgium.be/fr/activites/gender_mainstreaming, consulté le 13/01/2017

[5] L’intersectionnalité a été utilisée par Kimberlé Crenshaw en 1989 pour désigner la situation des femmes subissant des formes de domination ou de discrimination au sein d’une société. In Kimberlé Williams Crenshaw, Oristelle Bonis, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l'identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre 2005/2 (n° 39)

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